j’ai hésité et puis je lui ai quand même dit.

Je suis dans la salle d’attente de l’orthopédiste avec ma fille.
Salle d’attente d’un service pédiatrique.

Il y a un enfant, une femme et un homme.
On s’assied pas loin d’eux.
La femme est assise.
L’homme est debout face à elle, sur le départ.
L’enfant lit un livre un peu plus loin.

La salle n’est pas très grande donc j’entends distinctement la conversation que l’homme et la femme entretiennent.
J’aurais pu choisir de ne pas écouter.
J’ai fait le choix de la curiosité.

Je comprends assez vite qu’ils sont les parents du petit garçon.
Et j’entends alors un dialogue que je connais si bien.
Que j’ai encore souvent.
Que je ne pensais d’ailleurs pas vraiment avoir à tenir dans ma vie.

— Elle : Dimanche il aura besoin de son manteau donc il faudra que je te le dépose.

— Lui : Lundi tu le ramènes à quelle heure?

— Elle : Ah attends parce que dans la soirée ça n’ira pas. Tu travailles demain? Tu peux l’amener à l’école sinon.

— Lui : Ou alors après 17h ?

Elle qui switch en anglais pour pas que l’enfant entende toi meme tu sais : He wants moment with three of us. It’s already a lot of stress for him so it would be good for him if we can spend a moment together. It’s important for him.

Lui, avec l’air assommé par trop de paroles: Je te demandais quand est-ce que je le retrouve lundi ? .

Ils ne se fachent pas.
Ils sont même plutôt très calmes.
Comme fatigués par tout ce que peut représenter ces conversations.
Tout ce qu’elles veulent dire.
Tout ce qu’elles cachent aussi.
Le père décide de partir.

Il va dire au revoir à son fils et lui demande de le regarder le temps de leur au revoir. La mère dit au loin à son fils que les bonjours et les aurevoirs c’est important.

Le père s’en va.
Il s’arrête au niveau de la femme.
Sans trop savoir comment dire au revoir à la femme.
Un « bonne journée » suffira.
Une bise c’est trop tôt.
Un serrage de main ce serait bien trop froid.

Le fils crie un « au revoir papa » alors que le père a déjà entamé le couloir vers la sortie. Le père lui répond en lui lançant un dernier «  À lundi mon chéri, pour la chasse aux oeufs ! »
La mère chuchote un « oh tu vas être content » à son fils.
La mère et son fils resteront qq minutes de plus seuls dans la salle d’attente, en silence.
Elle tentant de définir le programme de leur suite d’après-midi.

Ce silence si troublant.
Celui d’un équilibre à refaire.
Celui qui a l’allure d’un sas entre deux vies.

Et je suis là, ma fille à côté de moi.
À l’aube de ses 10 ans.
5 ans après ma séparation avec son père.

Je suis là à observer cette famille évoluer, changer, se séparer, se différencier, s’aimer autrement, se parler autrement.
Comme nous avons du apprendre à le faire avec mon ex et notre fille.

Je ne connais rien de l’histoire de cette femme.
De ce couple.
De cette famille.
Je ne connais rien de ce qu’ils vivent, de comment ils le vivent.
Mais j’ai cru percevoir dans ce que disait cette mère, toute l’attention qu’elle portait à son fils et le soin qu’elle avait envie de lui donner en ayant conscience que ce qui lui était demandé c’était beaucoup pour un ptit bonhomme.

Toute cette charge que cela représentait en attention, en soin, en adaptation.
Tout ça en mettant ses sentiments à elle au maximum de coté au profit de cette famille qui doit évoluer.

Et alors qu’elle s’en allait, je me suis dit que si elle posait son regard sur nous je lui dirais ce qui me brulait la gorge de lui dire.
Elle s’est levée, a pris son manteau, son sac, elle a commencé à marcher.
Et m’a jeté dernier ce coup d’oeil en disant « au revoir ».
Je n’ai rien dit à part «  au revoir ».

Elle a fait deux pas de plus et là mes mots sont sortis tout seuls.

Moi : « Excusez-moi, je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter ce que vous disiez tout à l’heure. Les séparations c’est dur mais ça passe. Ça s’apaise. »

Mes yeux étaient plongés dans les siens.
Un vrai regard de « je te vois »
Son regard est tombé dans le mien.
Un vrai regard soutenu de « on se sait ».

Elle : Merci. Il y a peu d’oreilles capables de l’entendre.

L’échange de regard a duré 3 secondes de plus et je n’ai pas pu empêcher mes larmes de monter.
Elle est partie.
Mes larmes sont arrivées.

Ma fille m’a dit « Mamannnn » avec son air de pré-ado qui n’en peut plus de la sensiblerie de sa mère.

Moi : Tu as compris qu’ils venaient de se séparer ?

Ma fille : oui 

Elle et a laissé tombé sa tête contre mon épaule (ça c’est sa façon à elle d’être tendre avec sa mère).
Je me suis étonnée de mes larmes.

Moi : Je sais ce qu’on t’a demandé. Je sais ce qu’on te demande encore souvent alors que tu n’as rien choisi. Mais je pense qu’on a pas trop mal réussi à tenir bon à travers tout ça. Je suis quand même un peu fière de nous 3 et surtout de toi. 

Alors si tu es dedans, on se sait.
Et promis, arrive un jour où ça s’apaise.
Un jour c’est à nouveau doux.
Un jour tu te seras fière de toi et peut-être même de vous.
Ce jour où tu seras émue par le chemin parcouru.
Ce jour le temps aura fait son travail.
Ce jour où tout ce que tu déploies comme énergie pour prendre sur toi, pour prendre soin, pour ne pas craquer, pour ne pas dénigrer, pour ne pas envoyer tout chier, pour ne pas fuir, pour consoler, pour penser à tout tout le temps, pour penser à la place de l’autre souvent, pour réparer beaucoup, pour te pardonner aussi.

Plus ou moins rapidement, ce jour arrive.
D’ici là, prends bien soin de toi.

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le sas des 24h.

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j’ai déjà vu mieux que ça.