on m'a dit : "sois légère, sinon tu vas lui faire peur."

Lors d’une précédente rupture, j'ai pris conscience de quelque chose qui était ancré en moi qui m'a choquée, estomaquée, sidérée, terrassée, effarée (je te laisse le choix du mot que tu préfèreras).

Mais avant de parler de la rupture, il faut que je parle du début de cette relation.
Très vite, sans que qui que ce soit ne me le demande, j'ai commencé à penser que je devais  prendre sur mes épaules l’entière responsabilité de l’existence du lien.
Ce qui signifie pour moi me rendre disponible lorsque l’autre l’est sans me demander si j’ai envie de garder ce temps pour autre chose.
Réorganiser mon emploi du temps pour avoir le plus de temps possible pour me rendre disponible à tout moment.
Aller jusqu’à penser à envisager de réorganiser la garde alternée (team mère séparée on se sait).
Bref, le titre de cette histoire aurait pu être '“Camille et l’intériorisation de la servitude amoureuse” (et si tu veux en savoir plus sur ce concept, lis ce bouquin qui est aussi dispo à l’écoute).
Et pompon de la pomponette, c’est que j’allais jusqu’à m’en vouloir de pas être suffisamment dispo (mes yeux sont encore écarquillés de stupeur en observant que j’ai pu culpabiliser d’avoir une vie avant que débarque cette relation…).

Et autour de moi, aux prémisses de cette relation, se sont ajoutées des voix voulant être bienveillantes :

"Cette fois vas-y tranquille."
"Commence pas avec tes discussions profondes."
"Les hommes faut pas leur faire peur avec ta profondeur"

Je sais que tout ça ne relevait d’aucune malveillance.
Je sais aussi que derrière ces mots se cachait le souhait que je puisse vivre une histoire “qui dure” (y a que des romantiques dans ma tchhheam et j’en suis sans doute la cheffe d’équipe finalement). Mais je réalise aussi que, à côté de ce qui se joue à travers mon histoire individuelle of couuuurse, c'était clairement le reflet de cette conviction collective que c'est à la femme qu’incombe la responsabilité de faire en sorte que “ça marche”.
Que c'est elle qui doit s'adapter, se rétrécir, se rendre acceptable, se rendre plus facilement “aimable”. Parce qu’à aucun moment, ni moi, ni qui que ce soit autour de moi ne m’a demandé “et lui ? Il ajuste son emploi du temps ? Il réaménage ses disponibilités ?”.

Et le plus vertigineux pour moi, c’était de réaliser que j’avais intégré moi aussi cette conviction collective.
Sans m'en rendre compte.

Comme un réflexe.
Un automatisme.
Comme si c'était normal que ce soit ma responsabilité de tenir la relation en vie.
Comme si c’était à moi de porter la responsabilité que le lien existe et puisse perdurer.
À moi de me contorsionner, de m’ajuster, de trouver les solutions sans même que l’Autre ne m’ait rien demandé !
À moi de faire en sorte qu’il veuille rester.
À moi de faire en sorte de le garder.

Je vais le réécrire juste pour réaliser l’absurdité du truc. ”De le garder”.
Je m’arrête sur ces mots car, oui, ce sont ceux qui me sont venus après cette rupture quand j’ai pu évoquer autour de moi la fin de la relation. “Je n’ai pas réussi “à garder” cet homme dans ma vie”.

Heureusement, la cordonnière et coiffeuse mal chaussée et mal coiffée que je suis peut compter sur son travail d’introspection fait depuis des années, ses formations, les ouvrages lus, ces femmes écoutées dont je me nourris depuis de longues années pour me dire “euhhh.. meuf.. le garder ? T’es sûre là ?

Je me suis permise de me remettre deux secondes au centre et prendre ma vraie responsabilité :
1. Est-ce que j’aurais eu envie moi de continuer à nourrir cette relation au-delà du simple fait d’être en relation ?
2. Est-ce que j’envisage une relation comme un lien dans lequel je dois “garder” l’Autre à mes côtés ?

Et puis après avoir fait mon taff introspectif au sujet de cette relation, j'ai pensé à toutes ces femmes qui poussent ma porte parce que leur couple vacille.
Parfois après l'arrivée d'un enfant.
Parfois pas.
Mais presque toujours, ce sont elles qui viennent se demander ce qui se passe.
L'Autre ne fait pas sa part de travail introspectif, ne remet pas en question sa façon d'être dans le lien. Ou alors le fait mais n’en prend pas la responsabilité pour autant.
Et elles, elles arrivent en me disant que c'est elles le problème. 

Que c'est ce qu'on leur a dit. 
Que si ça part en vrille, quelque chose cloche chez elles.
Et elles ont fini par en être convaincues.
Même mécanique. 
Même conviction intégrée. 
C'est à elle de tenir. 
C'est à elle de réparer puisque rien ne bouge en face.

Ce n'est pas elles le problème.
C'est un système qui a distribué les rôles bien avant notre naissance à toutes.

Le patriarcat n'a pas seulement assigné les femmes aux tâches domestiques et au soin des enfants. Il leur a aussi confié quelque chose de plus insidieux encore, la responsabilité émotionnelle du lien.
Faire que ça marche.
Maintenir le feu.
Réparer ce qui pourrait se désiquilibrer.
Anticiper ce que l'autre ne dit pas encore.

Deviner et nommer ce qui est ressenti.

Alors non.
Ce n'est pas toi qui dysfonctionnes quand tu t'épuises à tenir une relation à bout de bras.
C'est qu'on t'a appris que c'était ton travail.
Ton travail à toi, seule.

Alors qu’en fait…une relation ça se vit à deux (ou plus si affinités).
Ce qui implique que jamais, au grand jamais, tu n'as à être celle qui porte seule la responsabilité de son existence dans le temps.
C'est une responsabilité qui se partage.
Ou alors ce n’est tout simplement pas une relation, c'est un service que tu rends.
Et dans ce cas, je te souhaite de te rappeler que tu as toujours le choix de décider si oui ou non tu as envie de rendre ce service et à quel prix.

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ma meilleure amie c’est elle.